samedi 26 mai 2012

Là où je dis pas mal trop de fois le mot liberté


Prenons pour point de départ cette prémisse : la liberté est toujours empêchée. Elle n’existe pas comme absolu, elle n’est jamais totale. En effet, même dans notre proverbial «pays libre» d’avant la loi 78, nous n’y étions pas entièrement souverains comme sujets. Selon les lieux, les libertés et les interdictions se déclinent différemment dans de multiples textes de loi et chartes : nous ne sommes jamais que relativement libres. Sans même m’engager sur le terrain légal, je dirai que notre liberté est souvent empêchée par des contraintes physiques, monétaires, familiales qui nous empêchent de faire, systématiquement, ce que l’on veut. Nous devons vivre avec certains impondérables. Bref, le fait d’affirmer notre liberté par des déclarations et des chartes reflète d’abord tout ce qui l’empêche et rend nécessaire son affirmation. Cette affirmation jugée nécessaire ne fait pas magiquement apparaître la liberté, elle témoigne bien plus clairement de l’immuabilité des contraintes. Si nous n’y étions pas sujets, nous n’aurions pas besoin d’affirmer quoi que ce soit. Nous agirions sans arrière-pensée. Notre liberté s’étant toujours exprimée dans un cadre limité à la fois par la loi et par nos conditions individuelles, on peut voir la loi 78 comme un simple bloc de plus restreignant l’espace dans lequel peuvent se déployer nos actions, espace déjà fort encombré. La liberté infinie dans un monde fini : c’est un non-sens. Cela dit, on peut quand même agir librement, on peut même agir librement dans une prison, puisque la liberté n’appartient pas à l’espace. Ça n’est pas le pays qui est libre, au contraire, il est gouverné, exploité, habité. L’État ne nous donne pas nos droits. Notre liberté le précède. Elle appartient à l’esprit, à l’esprit individuel. C’est ainsi qu’un personnage d’une nouvelle de Borges, je n’arrive pas à me souvenir de quel livre, emprisonné et condamné à mort, voit exaucé par Dieu son vœu de terminer l’œuvre littéraire qu’il était à écrire en pensée, attendant son exécution. On l’escorte devant le peloton et au moment où la détonation retentit, l’espace se fige devant ses yeux, lui-même est incapable de bouger, sa respiration, les battement de son cœur sont suspendus, mais son esprit reste. Il continue à composer son livre pendant une somme de temps incalculable (naturellement, puisque le temps est arrêté), et quand il en arrive à la fin, dès qu’il ressent la satisfaction du travail accompli, le mouvement du monde reprend et les balles le traversent. Heureusement, nous ne sommes pas des condamnés à mort. Mais le fait reste : à l’intérieur de nos têtes, des limites de nos corps, on trouve l’espace libre où déployer notre pensée, prendre des décisions à convertir en actes. Ce que je veux dire, c’est que cette loi ne diminue aucunement l’étendue de ce l’on peut faire. Il faut penser. Il faut sortir. Il faut se faire entendre.